Les bateaux du port baignent sous la lune, contre le ponton mollement, bois contre bois se tapotent, à peine les entend-on. La mer d'huile noire scintille des feux du port, restaurants, hôtels, monuments historiques, magasins divers, et des fanaux des autres bateaux... à se demander comment le noir ce soir noie tout cela en lui. Comme les sons... Même les vagues , au large lointain si promptes si furieuses, ici fainéantent à venir mourir, dans l'enceinte de la rade...

Trempant sa plume dans cette eau nocturne, le peintre pauvre s'arrêta, se mettant à songer... voûté sur sa page... Il faut une telle paix, un tel arrêt de vie pour écrire, décrire, s'appliquer...

Ecrire de la poésie c'est un luxe, se disait-il, jeune. Et en lire, c'est pire, rajoutait-il ensuite... Il le pensait toujours... mais là il venait de le faire. Preuve sans doute, d'une approche, à l'orée de la forêt de la vieillesse, ou devrai-je dire de l'hiver... où les coeurs, rouges, meurent là d'un froid... gris... sans âge... dans des brumes champêtres, isolées, oubliées...

Il y marchait lui... c'était beau comme un monde sans rien, où rien n'était à faire. Un avant, ou un après-monde, peu importe...

Il y a des livres de Bob Morane où il a un ami roux, vidé de son sang, il est tout blanc... beau comme un mort encore vivant. Malsain... Il y a d'autres bandes dessinées, où Bob est empoisonné par des spectres... à visage de grenouilles errant sur des barques, maniées à la perche, parmi des brumes, opaques, fraîches comme la mort au petit matin, sur des sortes de champs à longues herbes, où l'eau affleure à peine..., peuplés ça et là d'arbres étêtés, d'où explosent dix ou vingt rejets... où les barques, vieilles, peinent à avancer...

Il y marchait lui, avec un léger mal au coeur, une envie de vomir, tant les songes, prémonitoires, de ce qui était à venir, si pénibles à enfanter, se mélangeaient au regrets du passé, ce passé accidenté, accidentu, carambolage d'espoirs et de fantasmes, compressés, grimaçants, comme dans une casse de rêves détruits, inutilisables : invivables désormais...

Vieillesse...

( Attention aux chocs...)

Vieillesse de l'enfantement... il y a des jours où je me sens enceint de tout... et que le coït fut brutal... que les mains furent aveugles, et les verbes morts-nés dans une nuit sans lune; silence que l'on ignore, qui n'existe même pas, paysage mental que le coeur abruti  ne discerne plus...

Il faut une telle paix, ou un tel abandon, pas franchement net d'ailleurs... pour... arriver à... poser, l'encre, de la rade, sur une feuille... d'arbre... numérique...

Dans un difficile sourire d'écorce

 

Réactiver les forces de vie...  oranges, jaunes, rouges... je ne sais pas d'où ça sort... de quel prisme intérieur... de quelle biréfringence calcitique islandaise...

 

Une infirmité vitale, sans aucun doute...

 

:) ...