Le doute gagne le marché des emprunts d'État Bertille Bayart12/12/2008 | Mise à jour : 07:59 | Commentaires 7 | Ajouter à ma sélection.Les investisseurs commencent à faire la fine bouche devant les rendements dérisoires des obligations d'État. C'est peut-être la fin d'une bulle, qui risque de renchérir la facture des plans de relance.Au moment où les gouvernements européens et américain planchent sur des plans de relance estimés respectivement à 200 milliards d'euros et 1 000 milliards de dollars, les règles du jeu du financement de ces politiques sont en train de changer.Dans le petit monde des marchés obligataires, un coup de tonnerre s'est produit mercredi : l'Allemagne, pays dont la réputation financière est pourtant irréprochable, a peiné à boucler une émission de dette à deux ans de 7 milliards de dollars. L'événement a d'autant plus frappé les esprits que la même mésaventure était arrivée la veille à l'Autriche et aux Pays-Bas.Certes, les opérations en question ont été souscrites. Mais de justesse. De quoi laisser penser que, pour les emprunts d'État, la fête qui bat son plein depuis trois mois et qui voyait chaque émission publique souscrite trois, quatre ou cinq fois est finie.Pour comprendre la brutalité du phénomène, il faut revenir à la date du 15 septembre. Ce jour-là, la banque Lehman Brothers dépose le bilan. L'événement donne le signal d'un sauve-qui-peut massif. Des masses considérables d'épargne, au niveau mondial, quittent le marché des actions et celui des obligations d'entreprises. Trop risqués. L'argent afflue sur les comptes des banques centrales, mais s'investit aussi en masse sur les bons des Trésors des grands pays. Or, il en va de ces titres de dette comme d'un produit industriel. Quand la demande est beaucoup plus forte que l'offre, les prix montent. Avec les bons d'État, le phénomène se traduit par la baisse des taux d'intérêt que les États paient à leurs créanciers. Mardi dernier, on a même vu le rendement du « T Bond » américain à trois mois devenir négatif… Du jamais-vu depuis 1941 !Le prix du risqueQuel sens donner à cette dette publique quasiment gratuite ? Aucun, sauf à parier sur une déflation prolongée qui rendrait attractif un rendement de zéro. Depuis quelques semaines, des économistes mettent en garde contre la « bulle » du marché des obligations d'État. De la même façon que l'on a prêté sans discernement aux banques et fonds d'investissement en 2006 et 2007, on aurait prêté aveuglément aux États ces derniers mois. Sans considération pour leur situation financière. Car le paradoxe - qui rend la situation très instable -, c'est que les gouvernements paient de moins en moins cher un argent dont ils vont avoir de plus en plus besoin et au moment où leurs comptes se dégradent, parfois dramatiquement. Sur les marchés financiers, l'anomalie est patente : en même temps que les rendements des obligations publiques se sont écroulés, l'appréciation du risque de non-remboursement a augmenté. Ce risque se mesure au prix des credit default swaps (CDS), des instruments financiers qui garantissent à un créancier contre une faillite ou un défaut de paiement de son débiteur. Pour assurer 10 000 dollars de dette britannique, il fallait payer moins de 9 dollars en janvier, 57,40 dollars le mois dernier, et 113,40 dollars aujourd'hui.Le risque attaché aux obligations d'État augmente donc à mesure que les gouvernements chargent la barque de leurs comptes publics. Certes, il reste apparemment raisonnable pour les grands États européens et américain quand on le compare à la Russie par exemple (plus de 700 dollars le CDS). Il n'empêche. Sur un marché où la crise a prouvé que l'impensable - comme la faillite d'une banque ou sa nationalisation - pouvait se produire, certains opérateurs n'hésitent plus à jouer avec l'hypothèse de la faillite d'un grand État.De fait, le retournement du marché - l'explosion de la bulle - peut être brutal. L'an prochain, on estime à 1 000 milliards de dollars les besoins de refinancement des pays européens, le double pour les seuls États-Unis. C'est dire que l'on se bousculera pour séduire les investisseurs. Si ceux-ci font la fine bouche, comme semble l'indiquer le cas de l'Allemagne cette semaine, il faudra relever les rendements offerts. Ce qui risque de compliquer encore les équations budgétaires. À ce jeu-là, les pays les plus fragiles pourraient avoir des difficultés pour trouver l'accès au marché. Cela s'appelle, comme pour certaines banques en septembre et octobre ou comme pour l'Islande, une crise de liquidités.