Deux races d'hommes réussissent le genre d'évasion dont je parle : les poètes, parmi lesquels je range les romanciers, et les mystiques. Grosso modo, et avec toutes les réserves à faire sur de telles simplifications, on pourrait dire que les poètes s'échappent de leur moi en le transformant, et les mystiques en oubliant que ce moi existe. Une partie de notre tristesse vient de ce que nous sommes perpétuellement les mêmes, de ce que chaque matin nous nous réveillons avec le même problème à résoudre, qui est de savoir comment nous supporter nous-mêmes jusqu'au soir, et jusqu'à la mort. En faisant usage de cette idée dans les pages qu'on va lire, j'ai évité de donner une couleur philosophique à mon récit, que j'ai cherché à rendre d'autant plus précis qu'il est fantastique et dont l'action se passe dans une ville du nord de la France, vers 1920. Si je voulais résumer d'un seul mot le sujet de ce livre, je dirais peut-être que c'est l'angoisse, la double angoisse de ne pouvoir échapper ni à son destin particulier, ni à la dure nécessité de la mort, et de se trouver seul dans un univers incompréhensible. ( Julien Green, "Si j'étais vous", avant-propos, 1947 )