Sens dessus dessous - Eduardo Galeano

Il y a cent trente ans, après avoir visité le pays des merveilles, Alice entra dans le miroir pour y découvrir le monde à l’envers. Si Alice renaissait de nos jours, elle n’aurait besoin de traverser aucun miroir : il lui suffirait de se pencher à la fenêtre.

A l’école du monde à l’envers, le plomb apprend à flotter, le bouchon à couler, les vipères à voler et les nuages à ramper le long des chemins.

Dans le monde d’aujourd’hui, monde à l’envers, les pays qui défendent la paix universelle sont ceux qui fabriquent le plus d’armes et qui en vendent le plus aux autres pays. Les banques les plus prestigieuses sont celles qui blanchissent le plus de narcodollars et celles qui renferment le plus d’argent volé. Les industries qui réussissent le mieux sont celles qui polluent le plus la planète ; et la sauvegarde de l’environnement est le plus brillant fonds de commerce des entreprises qui l’anéantissent.

Le monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires. Mais il y a toujours une grâce cachée dans chaque disgrâce, et tôt ou tard, chaque voix trouve sa contre-voix et chaque école sa contre-école.

Eduquer par l’exemple

De toutes les institutions éducatives, l’école du monde à l’envers est la plus démocratique : elle n’exige aucun examen d’admission, ne nécessite aucune inscription et délivre gratuitement ses cours, à tous et partout, sur la terre comme au ciel : elle est la fille du système qui a conquis, pour la première fois dans toute l’histoire de l’humanité, le pouvoir universel.

Les modèles de la réussite

Le monde à l’envers présente la particularité de récompenser à l’envers : il méprise l’honnêteté, punit le travail, encourage l’absence de scrupules et alimente le cannibalisme. Ses maîtres calomnient la nature : l’injustice, disent-ils, est une loi naturelle. Milton Friedman, l’un des membres les plus prestigieux de son corps enseignant, parle du « taux naturel de chômage ». Selon la loi naturelle, prétendent Richard Herrnstein et Charles Murray, les noirs se situent au plus bas degré de l’échelle sociale. Pour expliquer ses succès en affaires, John D. Rockefeller se plaisait à déclarer que la nature récompense les plus aptes et punit les inutiles. Et plus d’un siècle plus tard, de nombreux maîtres du monde continuent à croire que Charles Darwin a écrit ses livres pour leur prédire la gloire.

Comment survivent les plus aptes ? L’aptitude la plus utile pour se frayer un chemin et survivre, le killing instinct, l’instinct assassin, est considéré comme une vertu humaine lorsqu’il sert aux grandes entreprises à digérer les petites et aux pays puissants à dévorer les plus faibles, mais il est preuve de bestialité quand n’importe quel pauvre type sans travail sort chercher de quoi manger un couteau à la main. Les malades atteints de pathologie antisociale, danger et folie qui habite chaque pauvre, s’inspirent des modèles de bonne santé de la réussite sociale. C’est de tout en bas, en levant les yeux vers les sommets, que les petits délinquants apprennent ce qu’ils savent. Ils étudient l’exemple de ceux qui ont réussi et, tant bien que mal, font ce qu’ils peuvent pour imiter leurs qualités. Mais ceux qui sont dans la merde resteront toujours dans la merde, comme aimait le répéter Emilio Azcárraga, qui fut seigneur et maître de la télévision mexicaine. La probabilité pour un banquier qui vide une banque de profiter, en paix, du fruit de son labeur est exactement proportionnelle à celle, pour un voleur qui braque une banque, de finir en prison ou au cimetière.

Quand un délinquant tue pour quelque dette impayée, l’exécution se nomme règlement de comptes, et l’on appelle plan d’ajustement l’exécution d’un pays endetté, lorsque la technocratie internationale décide de lui régler son compte. Le banditisme financier prend les pays en otage et met le nez dans leurs affaires s’ils ne payent pas la rançon : en comparaison, n’importe quel gueux devient plus inoffensif que Dracula sous le soleil. L’économie mondiale est l’expression la plus efficace du crime organisé. Les organismes internationaux qui contrôlent la monnaie, le commerce et le crédit, pratiquent le terrorisme contre les pays pauvres, et contre les pauvres de tous les pays, avec une froideur professionnelle et une impunité qui humilierait le meilleur des poseurs de bombes.

L’art de tromper son prochain, que les escrocs exercent en chassant leurs proies crédules dans les rues, touche au sublime quand quelques politiciens à succès déploient leur talent. Dans les banlieues du monde, les chefs d’Etat bradent des pans entiers de leurs pays, à des prix de fin de soldes, comme dans les banlieues des villes les délinquants vendent, à bas prix, le fruit de leurs larcins.

Les tueurs à gages accomplissent, au détail, la même besogne que celle qu’exécutent, à grande échelle, les généraux décorés pour des crimes hissés à la catégorie de gloire militaire. Les braqueurs, les pickpockets au coin des rues, n’emploient que la version artisanale des fortunes d’un coup monté par les grands spéculateurs qui dévalisent des foules par ordinateur. Les violeurs les plus cruels qui s’en prennent à la nature et aux droits de l’homme ne vont jamais en prison. Ce sont eux qui détiennent les clefs des geôles. Dans le monde d’aujourd’hui, monde à l’envers, les pays qui défendent la paix universelle sont ceux qui fabriquent le plus d’armes et qui en vendent le plus aux autres pays. Les banques les plus prestigieuses sont celles qui blanchissent le plus de narcodollars et celles qui renferment le plus d’argent volé. Les industries qui réussissent le mieux sont celles qui polluent le plus la planète ; et le salut de l’environnement est le plus brillant fonds de commerce des entreprises qui l’anéantissent. Ceux qui tuent le maximum de gens en un minimum de temps, qui gagnent le maximum d’argent en un minimum de travail et qui pillent le plus la nature au moindre coût méritent impunité et félicitation.

Marcher est un danger, et respirer un exploit dans les grandes villes du monde à l’envers. Qui n’est pas prisonnier de la nécessité est prisonnier de la peur : les uns ne dorment pas à cause de l’envie d’obtenir les biens qu’ils n’ont pas, et les autres ne dorment pas à cause de la panique de perdre les choses qu’ils possèdent. Le monde à l’envers nous forme à voir notre prochain comme une menace et non comme un espoir, il nous réduit à la solitude et nous console avec des drogues chimiques et des amis cybernétiques. Nous sommes condamnés à mourir de faim, de peur ou d’ennui, à moins qu’une balle perdue ne nous abrège l’existence.

Est-ce notre seule liberté possible, celle de choisir parmi toutes ces menaces ? Le monde à l’envers nous apprend à subir la réalité au lieu de la changer, à oublier le passé au lieu de l’écouter et à accepter l’avenir au lieu de l’imaginer : ainsi se pratique le crime, et ainsi est-il encouragé. Dans son école, l’école du crime, les cours d’impuissance, d’amnésie et de résignation sont obligatoires. Mais il y a toujours une grâce cachée dans chaque disgrâce, et tôt ou tard, chaque voix trouve sa contre-voix et chaque école sa contre-école.

- Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Lydia Ben Ytzhak

  
    
  
_________________
En voulant décrocher la lune, j'ai fait tomber les étoiles. 
       
 
 
 Posté le: 16 Sep 2005, 10:43 

olivier
Administrateur


Inscrit le: 07 Mai 2005
Messages: 184
Localisation: Le Monde Bleu
    
  Extrait 1 : Cours élémentaire d’injustice

La publicité ordonne de consommer et l’économie l’interdit. Les injonctions à consommer, obligatoires pour tous mais impossibles pour la majorité, se traduisent par une invitation au délit. Dans les quotidiens, les chroniques judiciaires en disent plus long sur les contradictions de notre temps que les pages d’information politique et économique.

Ce monde, qui offre le banquet à tous et ferme la porte au nez de tant, est à la fois égalisateur et inégal : égalisateur par les idées et les habitudes qu’il impose, inégal par l’inégalité des opportunités qu’il offre.

L’égalisation et l’inégalité

La dictature de la société de consommation exerce un totalitarisme symétrique à celle de sa sœur jumelle, la dictature de l’organisation inégale du monde.

La machinerie de l’égalisation compulsive agit contre la plus belle énergie du genre humain qui se reconnaît dans ses différences et qui se fonde sur elles. Le meilleur de ce que le monde offre se trouve dans les multiples univers qu’il renferme, les différentes musiques de la vie, ses douleurs et ses couleurs : les mille et une manières de vivre et de dire, de croire et de créer, de manger, de travailler, de danser, de jouer, d’aimer, de souffrir et de fêter, que nous avons progressivement découvert au cours de milliers d’années.

L’égalisation, qui nous uniformise et nous endort, ne peut se mesurer. Il n’y a pas d’ordinateur capable d’enregistrer les crimes quotidiens que l’industrie de la culture de masse commet contre l’arc-en-ciel humain et contre le droit des hommes à l’identité. Mais ses progrès destructeurs crèvent les yeux. Le temps passe en se vidant de son histoire et l’espace ne reconnaît déjà plus l’étonnante diversité de ses composantes. A travers les mass media, les maîtres du monde nous communiquent à tous l’obligation de nous contempler dans un miroir unique, qui reflète les valeurs de la culture de consommation.

Qui ne possède pas, n’est pas : qui n’a pas de voiture, qui ne porte pas des chaussures de luxe ou des parfums importés, fait semblant d’exister. Economie d’importation, culture d’imposture : dans le règne de la bêtise, nous sommes tous obligés de nous embarquer dans la croisière de la consommation, qui sillonne les eaux agitées du marché. La majorité des passagers est condamnée au naufrage, mais la dette externe paie, sur le dos de tous, les croisières de ceux qui peuvent voyager. Le crédit permet à la minorité consommatrice de se gaver de nouveaux biens inutiles, et donne la possibilité aux classes moyennes de s’adonner au culte de l’apparence et de singer les hautes classes ; et la télévision se charge aux yeux de tous de transformer en réelle nécessité les demandes artificielles que le Nord du monde invente sans relâche, et qu’elle projette avec succès vers le Sud. (Nord et Sud, soit dit en passant, sont des termes qui dans ce livre désignent le partage de la galette mondiale, et ils ne coïncident pas toujours avec la géographie.)

Que se passera-t-il pour les millions d’enfants latino-américains qui seront des jeunes condamnés au chômage ou à des salaires de misère ? La publicité stimule-t-elle la demande ou fait-elle plutôt la promotion de la violence ? La télévision offre le service complet : non seulement elle apprend à confondre la qualité de la vie avec la quantité des biens, mais en plus elle offre quotidiennement des cours audiovisuels de violence, complétés par les jeux vidéo. Le crime est le spectacle le plus apprécié du petit écran. Frappe avant d’être frappé, conseillent les jeux vidéo. Tu es seul, seul avec toi-même. Des voitures volent, des gens explosent. Toi aussi tu peux tuer. Et, pendant ce temps, les villes grandissent, les villes latino-américaines deviennent les plus grandes villes du monde. Et avec les villes, au rythme de la panique, le délit augmente.

L’exception

Il existe un seul lieu où le Nord et le Sud du monde s’affrontent dans des conditions équitables : c’est un terrain de football au Brésil, à l’embouchure du fleuve Amazone. La ligne de l’Equateur coupe en son milieu le stade Zerão, en Amapá, de telle manière que chaque équipe joue une mi-temps au Sud et l’autre au Nord.

L’économie mondiale exige des marchés de consommation en perpétuelle expansion, pour fournir un débouché à sa production croissante et pour que ne s’effondrent pas ses taux de profit, mais en même temps elle exige des bras et des matières premières à prix dérisoire, pour réduire ses coûts de production. Le même système qui a besoin de vendre toujours plus, a aussi besoin de payer toujours moins cher. Ce paradoxe engendre d’autres paradoxes : le Nord dicte des ordres de consommation toujours plus impérieux au Sud et à l’Est, pour multiplier les consommateurs, mais dans une bien plus large mesure cela multiplie les délinquants. En s’emparant des fétiches qui offrent une existence réelle aux personnes, chaque assaillant veut avoir ce que sa victime a, pour être ce que sa victime est. Armez-vous les uns les autres : de nos jours, dans l’asile de fous des rues, n’importe qui peut mourir d’une balle : celui qui est né pour mourir de faim comme celui qui est né pour mourir d’indigestion.

On ne peut réduire à des chiffres l’uniformisation culturelle imposée par les modèles de la société de consommation. L’inégalité économique, en revanche, sait qui la mesure : La Banque mondiale, qui fait tant pour elle, se charge de la confession, et les divers organismes des Nations unies, de la confirmation. Jamais l’économie mondiale n’a été moins démocratique, jamais le monde n’a été si scandaleusement injuste. En 1960, vingt pour cent de l’humanité, la plus riche, possédait trente fois plus que les vingt pour cent des plus pauvres. En 1990, la différence était de soixante fois. Depuis lors, le fossé a continué à s’élargir : en 2000, la différence sera de quatre-vingt-dix fois.

Aux extrêmes de ces extrémités, entre les riches richissimes que l’on voit dans les pages porno-financières des magazines Forbes et Fortune, et les pauvres pauvrissimes, que l’on peut voir dans les rues et dans les campagnes, l’abîme semble beaucoup plus profond. Une femme enceinte court cent fois plus le risque de mourir en Afrique qu’en Europe. La valeur des produits vendus pour les animaux domestiques, chaque année, aux Etats-Unis, est quatre fois plus élevée que toute la production de l’Ethiopie. Le produit de la vente de seulement deux géants, General Motors et Ford, dépasse largement la valeur de la production de toute l’Afrique noire. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, dix personnes, les dix personnes les plus opulentes de la planète, possèdent une richesse équivalente à la valeur de la production totale de cinquante pays, et quatre cent quarante-sept multimillionnaires totalisent une fortune plus grande que le revenu annuel de la moitié de l’humanité.

Le responsable d’un organisme des Nations unies, James Gustave Speth, déclarait en 1997 que, durant le dernier demi-siècle, la quantité de riches avait doublé dans le monde, mais que la quantité de pauvres avait triplé et qu’un milliard six cent millions de personnes vivaient moins bien qu’il y a quinze ans.

Peu de temps avant, lors d’une réunion de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, les propos du président de la Banque mondiale avaient fait l’effet d’une douche froide sur l’assistance. En pleine célébration de la bonne marche du gouvernement de la planète, que dirigent les deux organismes, James Wolfensohn avait averti : si les choses continuent ainsi, dans trente ans il y aura cinq milliards de pauvres dans le monde, « et l’inégalité explosera, comme une bombe à retardement, à la figure des prochaines générations ». Pendant ce temps, sans toucher de dollars, ni de pesos, ni même de paiement en nature, une main anonyme proposait sur un mur de Buenos Aires : Combattez la faim et la pauvreté ! Mangez un pauvre !

Le monde continue sa marche : à l’intérieur de chaque pays se reproduit l’injustice qui régit les relations entre les pays, et s’élargit de plus en plus, année après année, le fossé entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Nous le savons bien en Amérique. Au Nord, aux Etats-Unis, les plus riches disposaient, il y a un demi-siècle, de vingt pour cent du revenu national. A présent, ils en détiennent quarante pour cent. Et au Sud ? L’Amérique latine est la région la plus injuste du monde. En aucun autre lieu ne sont aussi mal distribués le pain et le poisson ; en aucun autre lieu n’est aussi immense la distance qui sépare ceux, peu nombreux, qui ont le droit de diriger, de ceux, nombreux, qui ont le devoir d’obéir.

L’économie latino-américaine est une économie esclavagiste devenue postmoderne : elle paye des salaires africains, vend à des prix européens, et l’injustice et la violence sont les marchandises qu’elle produit avec la plus grande efficience. Ville de Mexico, 1997, données officielles : quatre-vingt pour cent de pauvres, trois pour cent de riches et, au milieu, les autres. Et Mexico est la capitale d’un pays qui a généré dans le monde des années 1990 le plus de multimillionnaires aux fortunes subites : selon des renseignements des Nations unies, un seul mexicain possède une richesse équivalente à celle de dix-sept millions de mexicains pauvres réunis.

Il n’y a aucun pays au monde aussi inégal que le Brésil, et quelques analystes parlent déjà de brésilianisation de la planète, pour esquisser le portrait du monde à venir. En disant brésilianisation, ils ne se réfèrent pas, bien sûr, à la diffusion internationale du football joyeux, du carnaval spectaculaire et de la musique qui réveille les morts, merveilles d’un Brésil resplendissant à son firmament, mais à l’imposition, à échelle universelle, d’un modèle de société fondé sur l’injustice sociale et la discrimination raciale. Sur ce modèle, la croissance de l’économie démultiplie la pauvreté et la marginalisation. Belindia est l’autre nom du Brésil : c’est ainsi que l’économiste Edmar Bacha a baptisé ce pays où une minorité consomme comme les riches en Belgique, pendant que la majorité vit comme les pauvres en Inde.

 


----

Points de vue / 1

- Du point de vue du hibou, de la chauve-souris, du bohémien et du voleur, le crépuscule est l’heure du petit déjeuner.

- La pluie est une malédiction pour le touriste et une bonne nouvelle pour le paysan.

- Du point de vue des autochtones, le pittoresque est le touriste.

- Du point de vue des Indiens des îles Caraïbes, Christophe Colomb, avec son chapeau à plumes et sa cape de velours rouge, était un perroquet aux dimensions jamais vues.

----


A l’ère des privatisations et du marché libre, l’argent gouverne sans intermédiaires. Quelle est la fonction que s’attribue l’Etat ? L’Etat doit s’occuper de discipliner la main-d’œuvre bon marché, condamnée aux salaires lilliputiens, et de la répression des dangereuses légions de bras qui ne trouvent pas de travail : un Etat juge et gendarme, et pas grand chose de plus. Dans de nombreux pays du monde, la justice sociale a été réduite à la justice pénale. L’Etat veille à la sécurité publique : de tout le reste, le marché s’en chargera ; et de la pauvreté, des gens pauvres, des régions pauvres, si la police n’y arrive pas, Dieu s’en chargera. Même si l’administration publique veut se déguiser en mère miséricordieuse, elle n’a pas d’autre remède que de consacrer ses maigres forces aux fonctions de surveillance et de sanction. En ces temps néo-libéraux, les droits publics se réduisent aux faveurs du pouvoir, et le pouvoir ne s’occupe de la santé et de l’éducation publiques que les veilles d’élections comme s’il s’agissait d’une forme de charité populaire.

La pauvreté tue chaque année, dans le monde, plus de gens que toute la Seconde Guerre mondiale, qui en a tué pas mal. Mais, du point de vue du pouvoir, l’extermination n’est pas si mal venue, en fin de compte, si elle aide un peu à réguler la population, qui augmente trop. Les experts dénoncent les excédents de population au Sud du monde, où les masses ignorantes ne savent rien faire d’autre que violer le sixième commandement, jour et nuit : les femmes veulent toujours et les hommes peuvent toujours. Excédents de population au Brésil, où il y a dix-sept habitants au kilomètre carré, ou en Colombie, où il y en a vingt-neuf ? La Hollande a quatre cents habitants au kilomètre carré et aucun Hollandais ne meurt de faim ; mais au Brésil et en Colombie une poignée de voraces s’accaparent tout. Haïti et le Salvador sont les pays les plus surpeuplés des Amériques, et sont aussi surpeuplés que l’Allemagne.

Le pouvoir, qui pratique l’injustice et en vit, transpire la violence par tous ses pores. Des sociétés divisées en bons et en mauvais : dans les enfers des banlieues guettent les condamnés à la peau noire, coupable de leur pauvreté et de leur tendance héréditaire au crime : la publicité leur met l’eau à la bouche et la police les expulse de la table. Le système refuse ce qu’il offre, objets magiques qui donnent vie aux rêves, des luxes que la télé promet, les lumières des néons annonçant le paradis dans les nuits de la ville, splendeurs de la richesse virtuelle : comme le savent bien les propriétaires de la richesse réelle, il n’existe aucun Valium pour calmer tant d’anxiété, ni de Prozac capable d’apaiser tant de tourment. La prison et les balles sont la thérapie des pauvres.


----

Points de vue / 2

- Du point de vue du Sud, l’été du Nord est l’hiver.

- Du point de vue d’un ver de terre, une assiette de spaghettis est une orgie.

- Là où les Hindous voient une vache sacrée, d’autres voient un hamburger géant.

- Du point de vue d’Hippocrate, de Galien, de Maimonide et de Paracelse, il existait une maladie appelée l’indigestion, mais il n’existait pas de maladie appelée la faim.

- De point de vue de ses voisins du village de Cardona, Toto Zaugg, qui portait les mêmes vêtements été comme hiver, était un homme admirable : Toto n’a jamais froid disaient-ils. Lui ne disait rien. Il avait froid ; ce qu’il n’avait pas, c’était un manteau.

----


Il y a encore vingt ou trente ans, la pauvreté était le fruit de l’injustice. La gauche le dénonçait, le centre l’admettait, de rares fois la droite le niait. En peu de temps, la situation a bien changé : maintenant la pauvreté est la juste punition que mérite l’inefficacité. Dans tous les cas, la pauvreté peut mériter de la pitié, mais elle ne provoque plus l’indignation : il y a des pauvres à cause des règles du jeu ou par la fatalité du destin. La violence non plus n’est plus fille de l’injustice. Le langage dominant, images et paroles produites en série, agit presque toujours au service d’un système de récompenses et de punitions, qui conçoit la vie comme une course impitoyable entre peu de gagnants et de nombreux perdants nés pour perdre. La violence apparaît, en règle générale, comme le fruit de l’abominable conduite des mauvais perdants, des nombreux et dangereux inadaptés sociaux qu’engendrent les quartiers pauvres et les pays pauvres. La violence était dans sa nature. Elle correspond, comme la pauvreté, à l’ordre naturel, à l’ordre biologique ou, peut-être, zoologique : ainsi sont-ils, ainsi ont-ils été et ainsi continueront-ils à être. L’injustice, source du droit qui la perpétue, est à présent plus injuste que jamais, au Sud du monde et au Nord aussi, mais elle a peu ou aucune existence pour les grands médias qui fabriquent l’opinion publique à l’échelle mondiale.

Le code moral de la fin du millénaire ne condamne pas l’injustice, mais l’échec. Robert McNamara a écrit un livre où il reconnaissait que la guerre était une erreur. Mais cette guerre, qui a tué plus de trois millions de Vietnamiens et cinquante-huit mille Nord-Américains, n’était pas une erreur parce qu’elle était injuste, mais parce que les Etats-Unis l’avaient menée en sachant qu’ils ne pourraient pas la gagner. Le péché est dans la défaite, pas dans l’injustice. Selon McNamara, il y avait déjà des évidences accablantes en 1965 qui démontraient l’impossibilité du triomphe des forces envahissantes, mais le gouvernement nord-américain a continué d’agir comme si la victoire était possible. Le fait que les Américains aient passé quinze ans à pratiquer le terrorisme international pour imposer, au Vietnam, un gouvernement que les Vietnamiens ne voulaient pas, était hors de propos. Que la première puissance militaire du monde ait déversé, sur un petit pays, plus de bombes que la totalité des bombes larguées durant la Seconde Guerre mondiale est un détail peu important.

Au bout du compte, pendant son long massacre, les Etats-Unis étaient en train d’exercer le droit des grandes puissances à envahir n’importe qui et à l’obliger à n’importe quoi. Les militaires, les marchands, les banquiers, et les fabricants d’opinions et d’émotions des pays dominants ont le droit d’imposer aux autres pays des dictatures militaires ou des gouvernements dociles, ils peuvent leur dicter la politique économique et toutes les politiques, ils peuvent leur donner l’ordre d’accepter des échanges ruineux et des emprunts à des taux usuriers, ils peuvent exiger la servitude de leurs styles de vie et ils peuvent décider leurs modes de consommation. C’est un droit naturel, consacré par l’impunité avec laquelle il s’exerce et par la rapidité avec laquelle il s’oublie.

La mémoire du pouvoir ne se souvient pas : elle bénit. Elle justifie la perpétuation du privilège par le droit de l’héritage, absout les crimes de ceux qui dirigent et fournit les alibis dans les discours. La mémoire du pouvoir, que les centres d’éducation et les médias déversent comme l’unique mémoire possible, écoute seulement les voix qui répètent l’abrutissante litanie de sa propre sacralisation. L’impunité exige la perte de mémoire. Il y a des pays et des personnes qui réussissent et il y a des pays et des personnes qui échouent, parce que les efficaces méritent une récompense et les inutiles, une sanction. Pour que les infamies puissent être converties en exploits, la mémoire du Nord divorce de la mémoire du Sud, l’accumulation est indépendante du dénuement, l’opulence n’a rien à voir avec les restes de la dépouille. La mémoire scindée en deux nous fait croire que la richesse est innocente de la pauvreté, que la richesse et la pauvreté proviennent de l’éternité et qu’elles suivront leur cours éternellement et qu’ainsi vont les choses parce que Dieu, ou l’habitude, veulent qu’il en soit ainsi.

- Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Lydia Ben Ytzhak

  
    
  
_________________
En voulant décrocher la lune, j'ai fait tomber les étoiles. 
       
 
 
 Posté le: 23 Sep 2005, 08:47 

olivier
Administrateur


Inscrit le: 07 Mai 2005
Messages: 184
Localisation: Le Monde Bleu
    
  Extrait 2 : L’enseignement de la peur

Dans un monde qui préfère la sécurité à la justice, il y a de plus en plus de gens pour applaudir le sacrifice de la justice sur les autels de la sécurité. On en célèbre les cérémonies dans les rues des villes. Chaque fois qu’un délinquant tombe sous les balles, la société se sent soulagée de la maladie qui la harcèle. La mort de chaque mauvais vivant produit des effets pharmaceutiques sur les bons vivants. Le mot pharmacie vient de pharmakos, qui était le nom que donnaient les grecs aux victimes humaines des sacrifices offerts aux dieux en temps de crise.

Le grand danger de la fin de siècle

En 1982, un événement routinier survint à Río de Janeiro : la police tua un suspect de vol. La balle est entrée par le dos, comme d’habitude, et l’affaire a été classée. Dans son rapport, le chef de la police a expliqué que le suspect était « un véritable microbe social », qu’il avait été « absous, sur cette planète, par sa mort ». Les journaux, les radios et la télévision du Brésil définissent fréquemment les délinquants avec un vocabulaire issu de la médecine et de la zoologie : virus, cancer, infection sociale, animaux sauvages, vermine, insectes, bêtes féroces et aussi petites bêtes féroces quand il s’agit d’enfants. Ceux auxquels il est fait allusion sont toujours pauvres. Quand ils ne le sont pas, la nouvelle mérite la première page : « Le jeune qui est mort en volant était de classe moyenne », titra le journal Folha de São Paulo, dans son édition du 25 octobre 1995.

Sans compter les nombreuses victimes des groupes para-militaires, la police de l’Etat de São Paulo a tué officiellement quatre personnes par jour en 1992, ce qui à la fin de l’année a donné un total quatre fois supérieur à tous les morts de la dictature militaire au Brésil durant quinze ans. Fin 1995, on a octroyé une augmentation de salaire aux policiers de Río de Janeiro qui agiraient avec « audace et vivacité ». Cette augmentation s’est immédiatement traduite par une autre augmentation : la quantité de délinquants présuméstombés sous les balles se multiplia. Ce ne sont pas des citoyens, mais des bandits, a expliqué le général Nilton Cerqueira, star de la répression sous la dictature militaire et actuel responsable de la sécurité publique à Río. Il a toujours cru qu’un bon soldat et un bon policier tiraient d’abord et posaient les questions ensuite.

Après le tremblement de terre de la révolution cubaine de 1959, les forces armées latino-américaines avaient changé d’orientation. De la défense des frontières, qui était leur mission traditionnelle, elles en étaient venues à s’occuper de l’ennemi intérieur, la subversion des guérilleros et ses multiples couveuses, comme l’exigeait la défense du monde libre et l’ordre démocratique. Inspirés par ces objectifs, les militaires en ont fini avec la liberté et la démocratie dans de nombreux pays. En seulement quatre ans, entre 1962 et 1966, il y eut neuf coups d’Etat en Amérique latine. Les années suivantes, les militaires ont continué de renverser des gouvernements civils et à massacrer des gens, endoctrinés par le catéchisme de la sécurité nationale. Le temps a passé, l’ordre civil a été rétabli. L’ennemi continue à être intérieur, mais il n’est plus celui qu’il était. Les forces armées commencent à participer à la lutte contre ceux que l’on appelle les délinquants de droit commun. La doctrine de la sécurité nationale est détrônée par l’hystérie de la sécurité publique. En règle générale, les militaires n’apprécient pas qu’on les rabaisse, même très légèrement, à la catégorie de simples policiers ; mais la réalité l’exige.

 


----

La peur globale

- Ceux qui travaillent ont peur de perdre leur travail.
- Ceux qui ne travaillent pas ont peur de ne trouver aucun travail.
- Celui qui n’a pas peur de la faim a peur de ce qu’il mange.
- Les automobilistes ont peur des embouteillages et les piétons ont peur d’être renversés.
- La démocratie a peur de se souvenir et le langage a peur de dire.
- Les civils ont peur des militaires, les militaires ont peur de manquer d’armes, les armes ont peur de manquer de guerres.
- C’est le temps de la peur.
- Peur de la femme vis-à-vis de la violence de l’homme, et peur de l’homme vis-à-vis de la femme sans peur.
- Peur des voleurs, peur de la police.
- Peur de la porte sans serrure, du temps sans montres, de l’enfant sans télévision, de la nuit sans pilules pour dormir et peur du jour sans pilules pour se réveiller.
- Peur de la foule, peur de la solitude, peur de ce qui fut et de ce qui peut être, peur de mourir, peur de vivre.

----


Il y a une trentaine d’années, l’ordre avait des ennemis de toutes les couleurs, du rose pâle jusqu’au rouge vif. L’activité des voleurs de poules et des porteurs de lames des banlieues ne retenaient plus que l’attention des lecteurs des pages de faits divers, des personnes avides de sensationnels et des experts en criminologie. En revanche, ce qu’on appelle délinquance commune est à présent une obsession universelle. Le délit s’est démocratisé, et se retrouve à la portée de n’importe qui : beaucoup l’exercent, tous le subissent. Un tel danger constitue la source la plus féconde d’inspiration pour les politiques et les journalistes qui, à grands cris, exigent une main de fer et la peine de mort ; elle contribue aussi au succès civil de quelques chefs militaires. La panique collective, qui identifie la démocratie au chaos et à l’insécurité est une des explications possibles du succès des campagnes politiques de quelques généraux latino-américains. Il y a encore quelques années, ces militaires dirigeaient des dictatures sanglantes ou y participaient en tant qu’acteurs de premier plan, mais par la suite ils s’étaient lancés dans la lutte démocratique avec un surprenant écho populaire. Le général Ríos Montt, ange exterminateur des Indiens du Guatemala, avait réussi à mener sa campagne électorale jusqu’à l’interdiction de sa candidature à la présidence, tout comme le général Oviedo au Paraguay. Le général Bussi, qui assassinait des suspects pendant qu’il déposait dans les banques suisses la sueur de son front, fut élu et réélu gouverneur de la province argentine de Tucumán ; et un autre assassin en uniforme, le général Banzer, fut récompensé par la présidence de la Bolivie.

Les techniques de la Banque Interaméricaine de Développement, capables de traduire en argent la vie et la mort, calculent que l’essor du délit fait perdre chaque année 168 milliards de dollars à l’Amérique latine. Nous sommes en train de gagner le championnat mondial du crime. Les homicides latino-américains sont six fois supérieurs à la moyenne mondiale. Si l’économie augmentait au même rythme que le crime, nous serions les plus prospères de la planète. Paix au Salvador ? Quelle paix ? Au rythme d’un assassinat par heure, la violence au Salvador a doublé par rapport aux pires années de la guerre. L’industrie du kidnapping est l’industrie la plus lucrative en Colombie, au Brésil et au Mexique. Dans nos grandes villes, personne ne peut se considérer comme normal s’il n’a pas subi au moins une tentative de vol. Il y a cinq fois plus d’assassinats à Río de Janeiro qu’à New York. Bogotá est la capitale de la violence, Medellin est la ville des veuves. Les policiers d’élite, membres des groupes spéciaux, ont commencé à patrouiller dans les rues de certaines villes latino-américaines : ils sont équipés, de la tête aux pieds, pour la troisième guerre mondiale. Ils portent des viseurs nocturnes à infrarouges, des audiophones, des micros et des gilets pare-balles ; à la ceinture, des capsules de produits chimiques d’agression et des munitions ; un fusil mitraillette dans la main et un pistolet sur la cuisse.

En Colombie, sur cent crimes, quatre-vingt seize restent impunis. La proportion d’impunité est comparable dans les banlieues de Buenos Aires, où récemment encore la police dépensait la plus grande part de son énergie à la délinquance et à fusiller les jeunes : depuis la restauration de la démocratie en 1983 et jusqu’à la moitié de l’année 1997, la police avait fusillé 314 enfants d’aspect suspect. Fin 1997, en pleine réorganisation policière, la presse informa qu’il y avait cinq mille hommes en uniformes qui touchaient un salaire, mais personne ne savait ce qu’ils faisaient ni où ils étaient. Dans le même temps, les enquêtes révélaient le discrédit des forces de l’ordre dans le Río de la Plata : très peu d’Argentins et d’Uruguayens étaient prêts à appeler la police face à un problème grave. Six Uruguayens sur dix étaient partisans de se faire justice eux-mêmes, et certains étaient inscrits au Club de Tir.

Aux Etats-Unis, quatre citoyens sur dix reconnaissent, dans les sondages d’opinion, qu’ils ont modifié leur vie quotidienne en raison de la criminalité, et, au Sud du Río Bravo, on parle de vols et d’agressions comme du football ou du temps. L’industrie de l’opinion publique a jeté de l’huile sur le feu, et a beaucoup contribué à transformer la sécurité publique en obsession publique : mais il faut reconnaître que c’est la réalité qui a le plus aidé à cet état de fait. La réalité dit que la violence augmente toujours plus que ne le révèlent les statistiques. Dans de nombreux pays, les gens ne déposent pas de plaintes, parce qu’ils ne croient pas en la police, ou qu’ils la craignent. Les journaux uruguayens appellent superbandes les bandes responsables d’agressions spectaculaires, et polibandes celles qui comptent des policiers parmi leurs membres. Sur dix Vénézuéliens, neuf pensent que la police commet des crimes. En 1996, la majorité des policiers de Río de Janeiro a admit avoir reçu des propositions de pots-de-vin, pendant qu’un de leurs chefs affirmait que la police avait été créée pour être corrompue et attribuait la faute à la société, qui désire une police corrompue et violente.


----

Un rapport reçu par Amnesty International, de sources policières officieuses, révélait que les hommes en uniformes commettaient six délits sur dix dans la capitale mexicaine. Pour attraper cent délinquants en un an, on avait besoin de quatorze policiers à Washington, quinze à Paris, dix-huit à Londres et mille deux cent quatre-vingt quinze à Mexico. En 1997, le maire admit :
- Nous avons laissé les policiers devenir excessivement corrompus.
- Excessivement ? - questionna l’éternel curieux Carlos Monsiváis - Que leur est-il arrivé ? Sont-ils corrompus ou ont-ils laissé tomber l’honnêteté ? Redonnez-leur envie de se mettre au travail.

----


En cette fin de siècle, tout se globalise et tout se ressemble : les vêtements, la nourriture, le manque de nourriture, les idées, le manque d’idées, et aussi le délit et la peur du délit. Dans le monde entier, le crime augmente plus que ce que les pauvres chiffres révèlent, même s’ils en disent déjà long : depuis 1970, les plaintes pour délits ont augmenté trois fois plus que la population mondiale. Dans les pays d’Europe de l’Est, pendant que la surconsommation enterrait le communisme, la violence quotidienne grimpait au rythme auquel les salaires dégringolaient : dans les années quatre-vingt dix, elle s’est multipliée par trois en Bulgarie, en République tchèque, en Hongrie, en Lettonie, en Lituanie et en Estonie. Le crime organisé et le crime désorganisé se sont emparés de la Russie, où prospère comme jamais la délinquance enfantine. On appelle les oubliés les enfants qui errent dans les rues des villes russes : Nous avons des centaines de milliers d’enfants sans domicile, reconnaissait le président Boris Eltsine à la fin du XXe siècle.

Fin 1997, aux Etats-Unis, la peur panique face aux agressions s’est manifestée de la manière la plus éloquente à travers une loi promulguée en Louisiane. Celle-ci permet à n’importe quel automobiliste de tuer celui qui essaye de le voler, même si le voleur est désarmé. A la télévision, la reine de beauté de Louisiane a promu, avec son plus beau sourire, cette méthode radicale pour éviter les attaques. Pendant ce temps, la popularité du maire de New York, Rudolph Giuliani, augmentait de manière spectaculaire en frappant fort sur les délinquants avec sa politique de la tolérance zéro. A New York, les délits ont chuté dans les mêmes proportions que les plaintes pour brutalité policière ont augmenté. La répression brutale, potion magique encensée par les médias, s’est acharnée sur les noirs et les autres minorités constituant la majorité de la population new-yorkaise. La tolérance zéro est rapidement devenue un modèle exemplaire pour les villes latino-américaines.

1997, élections présidentielles au Honduras : la délinquance est le thème central des discours de tous les candidats, et tous promettent la sécurité à une population terrorisée par les agressions. La même année, élections législatives en Argentine : la candidate Norma Miralles se déclare partisane de la peine de mort, mais à condition que le condamné souffre avant de mourir : C’est peu de chose de tuer un condamné, parce qu’il ne souffre pas. Peu avant, le maire de Río de Janeiro, Luiz Paulo Conde, avait dit qu’il préférait la détention à perpétuité ou les travaux forcés, parce que la peine de mort a pour inconvénient d’être une chose très rapide.

Il n’y a pas de loi qui vaille devant l’invasion des hors-la-loi : ceux qui ont peur se multiplient, et peuvent s’avérer plus dangereux que le danger qui les effraye. Ceux qui vivent dans l’abondance ne sont pas les seuls à se sentir harcelés. Il y en a aussi beaucoup parmi les nombreux survivants du manque, des pauvres qui subissent les coups de griffes des plus pauvres ou plus désespérés qu’eux. Les foules devenues folles brûlent vivant un enfant pour le vol d’une orange titrent les journaux : entre 1979 et 1988, la presse brésilienne annonça 272 lynchages, furie aveugle des pauvres contre les pauvres, vengeances féroces exécutées par des gens qui n’avaient pas d’argent pour se payer les services de la police. Les pauvres étaient également les auteurs de 52 lynchages qui se sont déroulés au Guatemala en 1997, et pauvres étaient les auteurs des 166 lynchages qui ont eu lieu, entre 1986 et 1991, en Jamaïque. Pendant ces cinq années, la gâchette facile de la police jamaïcaine tua plus de mille suspects : une enquête ultérieure signala qu’un tiers de la population croyait qu’il fallait pendre les délinquants, puisque ni la vengeance populaire, ni la violence policière n’étaient suffisantes. Les enquêtes de 1997 à Río de Janeiro et São Paulo ont révélé que plus de la moitié des gens considéraient comme normal le lynchage des malfaiteurs.

Une bonne part de la population applaudit également, publiquement ou secrètement, les escadrons de la mort qui appliquent la peine capitale, bien que la loi ne l’autorise pas, avec la participation habituelle ou la complicité de policiers et militaires. Au Brésil, ils ont commencé par tuer des guérilleros. Ensuite, des délinquants adultes. Ensuite, des homosexuels et des mendiants. Ensuite, des adolescents et des enfants. En 1991, Silvio Cunha, président d’une association de commerçants de Río de Janeiro, précisa :
- En tuant un jeune des favelas, on rend service à la société.

La propriétaire d’une boutique dans le quartier de Botafogo subit quatre agressions en deux mois. Un policier lui expliqua ce qui se passait : il ne servait à rien de mettre les enfants en prison, parce que le juge les relâchait et ils revenaient à leur vol quotidien.
- Ca dépend de vous - dit le policier. Et il proposa des heures supplémentaires, à prix raisonnable, pour rendre le service :
- En finir avec eux - dit-il
- En finir ?
- Les finir, même.

Enrôlés par les commerçants, les groupes d’extermination, qui au Brésil aiment s’appeler groupes d’autodéfense, s’occupent de la propreté des villes, pendant que d’autres collègues tueurs se chargent de la propreté des campagnes, pour le compte des grands propriétaires fonciers, en s’attaquant aux paysans sans terre et à toute autre personne gênante. Selon la revue Isto é (20 mai 1998), dans l’Etat de Maranhão, la vie d’un juge vaut cinq cents dollars, celle d’un prêtre quatre cents, et il en coûte trois cents dollars pour tuer un avocat. Les organisations d’assassins louent leurs services sur Internet, avec des prix spéciaux pour les abonnés.

En Colombie, les escadrons de la mort qui prétendent être des groupes de propreté sociale, ont également commencé par tuer des guérilleros, et tuent à présent n’importe qui, en se mettant au service des commerçants, des propriétaires terriens, ou de quiconque peut payer. Beaucoup de leurs membres sont des policiers ou des militaires sans uniforme, mais ils entraînent également de très jeunes bourreaux. A Medellin, il existe quelques écoles de tueurs à gages, qui proposent de l’argent facile et des émotions fortes à des enfants de quinze ans. Ces derniers, formés aux arts du crime, tuent parfois, sur commande, d’autres enfants aussi affamés qu’eux. Pauvres contre pauvres, comme d’habitude : la pauvreté est une couverture assez courte, et chacun la tire à soi comme il peut. Mais les victimes peuvent être aussi d’éminents hommes politiques ou de célèbres journalistes. La cible choisie s’appelle chien ou paquet. Les jeunes assassins sont payés pour leur travail selon l’importance du chien et le risque de l’opération. Souvent les exécuteurs travaillent protégés par les masques légaux des entreprises qui vendent de la sécurité. A la fin de l’année 1997, le gouvernement colombien a reconnu qu’il disposait de trente inspecteurs pour contrôler trois mille entreprises de sécurité privée. L’année précédente, il y eut une inspection exemplaire : en une seule mission, qui dura une semaine, un inspecteur contrôla quatre cents groupes d’autodéfense. Il ne trouva rien d’anormal.

Les escadrons de la mort ne laissent pas de traces ; la règle de l’impunité n’est brisée que très rarement, tout comme le silence. Une exception, en Colombie : en 1991, soixante mendiants sont morts sous les balles dans la ville de Pereira. Les assassins n’ont pas été attrapés, mais au moins treize agents de police et deux officiers sont partis à la retraite forcée, pour sanction disciplinaire. Autre exception, au Brésil : mi-1993, cinquante enfants qui dormaient sous les porches de l’église de la Candelaria, à Río de Janeiro, furent mitraillés. Huit moururent. Le massacre eut un écho dans le monde entier et, finalement, on a emprisonné deux des policiers militaires qui, habillés en civil, avaient mené l’opération. Un miracle.

Afanásio Jazadji a été élu député d’Etat avec le plus grand nombre de votes de l’histoire de l’Etat de São Paulo. Il avait gagné sa popularité à travers la radio. Jour après jour, micro en main, il prêchait : Assez de problèmes, l’heure des solutions a sonné !. Solution au problème des prisons surpeuplées : Nous devons attraper tous ces prisonniers incorrigibles, les mettre contre un mur et les brûler au lance-flammes. Ou poser une bombe, boummm, et le problème est résolu. Ces vagabonds nous coûtent des millions et des millions. En 1987, interviewé par Bell Chevigny, Jazadji expliqua que la torture était une très bonne chose, parce que la police torturait seulement les coupables. Certaines fois, dit-il, la police ne sait pas quels crimes a commis le délinquant, et elle se renseigne en le frappant, comme le fait le mari lorsqu’il flanque une raclée à sa femme. La torture, conclut-il, est l’unique manière de connaître la vérité.

Vers 1252, le pape Innocent IV autorisa le supplice contre ceux qui étaient suspectés d’hérésie. L’Inquisition développa la production de douleur, que la technologie du XXe siècle a élevé aux niveaux de la perfection industrielle. Amnesty International a fournit des informations sur la pratique systématique de tortures par chocs électriques dans cinquante pays. Au XIIIe siècle, le pouvoir en parlait clairement ; à présent, la torture se pratique mais on n’en parle pas. Le pouvoir évite les paroles déplacées. Fin 1996, quand le Tribunal Suprême d’Israël autorisa la torture contre les prisonniers palestiniens, il l’appela pression physique modérée. En Amérique latine, les tortures s’appellent contraintes illégales. Depuis toujours, les délinquants de droit commun, ou ceux qui en ont le faciès, subissent des contraintes dans les commissariats de nos pays. Il est de coutume, considérée comme normale, que la police extorque des confessions, par des méthodes de torture identiques à celles appliquées par les dictatures militaires aux prisonniers politiques. La différence, c’est qu’une grande partie de ces prisonniers politiques était issue de la classe moyenne et quelques-uns de la classe élevée ; et les frontières de classes sociales sont, dans certains cas, les seules limites à l’impunité. Pendant la période de l’horreur militaire, les campagnes de dénonciations des organismes des droits de l’homme n’ont pas toujours sonné des cloches de bois : elles ont parfois rencontré un large écho dans l’enceinte fermée des pays soumis aux dictatures, et même dans les médias. Les prisonniers de droit commun, par contre, qui les écoute ? Ils sont socialement méprisables et juridiquement invisibles. Quand quelqu’un commet la folie de dénoncer qu’il a été torturé, la police revient lui faire subir le même traitement, avec une ferveur démultipliée.

Des prisons immondes, des détenus comme des sardines en boîte : dans leur grande majorité, ce sont des prisonniers sans condamnation. Beaucoup, sans aucun procès, sont là on ne sait pourquoi. A côté, l’enfer de Dante ressemble à Disneyland. Continuellement, des mutineries éclatent dans ces prisons grouillantes. Alors les forces de l’ordre tentent de calmer les meneurs avec des armes à feu, et au passage ils tuent tous ceux qu’ils peuvent, allégeant un peu du même coup le problème du manque de place. En 1992, il y eut plus de cinquante soulèvements de prisonniers dans les geôles latino-américaines les plus surpeuplées. Les mutins comptabilisèrent neuf cent morts, presque tous exécutés de sang froid.

Grâce à la torture, qui fait chanter les muets, de nombreux détenus sont écroués pour des délits qu’ils n’ont jamais commis, puisque mieux vaut un innocent derrière les barreaux qu’un coupable en liberté. D’autres ont avoué des assassinats, qui n’étaient que des jeux d’enfants à côté des prouesses de quelques généraux, ou des vols qui ont l’air de plaisanteries à côté des fraudes de nos marchands et banquiers, ou des commissions que touchent les hommes politiques chaque fois qu’ils vendent quelques pans du pays. Les dictatures militaires n’existent plus, mais les prisons des démocraties latino-américaines sont bourrées de détenus. Les prisonniers sont des pauvres, naturellement, puisqu’il n’y a que les pauvres à être incarcérés dans des pays où personne ne va en prison lorsqu’un pont récemment inauguré s’effondre, quand une banque est vidée ou quand s’écroule un bâtiment construit sans fondations.

Le système de pouvoir qui fabrique la pauvreté est aussi celui qui déclare la guerre sans quartier aux désespérés qu’elle génère. Il y a un siècle, Georges Vacher de Lapouge exigeait plus de guillotine pour purifier la race. Ce penseur français, qui croyait que tous les génies étaient Allemands, était convaincu que seule la guillotine pouvait corriger les erreurs de la sélection naturelle et retenir l’alarmante prolifération des incapables et des criminels. « Un bon bandit est un bandit mort », affirment aujourd’hui ceux qui exigent une thérapie sociale d’une main de fer. La société a le droit de tuer pour la légitime défense de la santé publique, devant la menace des faubourgs infestés de mendiants et de drogués. Les problèmes sociaux ont été réduits à des problèmes policiers, et il y a une clameur croissante en faveur de la peine de mort. C’est une punition juste, dit-on, qui évite des dépenses pour les prisons, qui exerce un effet salutaire d’intimidation, et qui résout le problème de la récidive en supprimant la possibilité de récidive. En mourant, on apprend. Dans la majorité des pays latino-américains, la loi n’autorise pas la peine capitale, même si la terreur d’Etat l’applique chaque fois que le tir d’avertissement d’un policier entre par la nuque d’un suspect, et chaque fois que les escadrons de la mort fusillent impunément. Avec ou sans loi, et en dépit du nombre d’homicides commis par l’Etat avec préméditation, abus de confiance et de pouvoir, on ne peut éviter les violences dans les no man’s land que sont devenues les rues.

Le pouvoir coupe et recoupe la mauvaise herbe, mais il ne peut pas attaquer la racine sans attenter à sa propre vie. On condamne le criminel, et non la machine qui le fabrique, tout comme on condamne le drogué, et non le mode de vie qui crée la nécessité du soulagement chimique et son illusion de fuite. Ainsi exonère-t-on de sa responsabilité un ordre social qui jette toujours plus de gens dans les rues et les prisons, et qui génère toujours plus de désespoir. La loi ressemble à une toile d’araignée faite pour attraper des mouches et d’autres insectes minuscules, et non pour barrer la route aux grosses bêtes, a constaté Daniel Drew. Il y a plus d’un siècle, José Hernandez, le poète, avait comparé la loi au couteau, qui jamais n’offense celui qui le manie. Mais les discours officiels invoquent la loi comme si elle régissait tout le monde, et pas uniquement les malheureux qui ne peuvent y échapper. Les délinquants pauvres sont les méchants du film ; les délinquants riches écrivent le scénario et dirigent les acteurs.

- Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Lydia Ben Ytzhak

  
    
  
_________________
En voulant décrocher la lune, j'ai fait tomber les étoiles. 
       
 
 
 Posté le: 04 Oct 2005, 14:16 

olivier
Administrateur


Inscrit le: 07 Mai 2005
Messages: 184
Localisation: Le Monde Bleu
    
  Extrait 3 : L’impunité des chasseurs d’hommes

Avis aux délinquants qui débutent dans la profession : il n’est pas très rentable d’assassiner timidement. Le crime paye ; mais seulement lorsqu’il se pratique, comme les affaires, à grande échelle. En Amérique latine, les hauts gradés militaires qui ont donné l’ordre de tuer une multitude de gens ne sont pas en prison pour homicide, même si leurs états de service feraient rougir de honte des gangsters et rendraient blêmes de peur des criminologues.

Nous sommes tous égaux devant la loi. Devant quelle loi ? Devant la loi divine ? Devant la loi terrestre, l’égalité rend inégal tout le temps et partout, parce que le pouvoir a l’habitude de s’asseoir sur l’un des plateaux de la balance de la justice.

L’amnésie obligatoire

C’est l’inégalité devant la loi qui a fait et continue de faire l’histoire réelle, alors que l’histoire officielle n’écrit pas la mémoire, sinon l’oubli. Nous le savons bien en Amérique latine, où les exterminateurs d’Indiens et les trafiquants d’esclaves ont leurs statues sur les places des villes, et où les rues et les avenues portent d’habitude des noms de voleurs de terres et de videurs de caisses publiques.

Tout comme pour les bâtiments de Mexico qui se sont effondrés lors du tremblement de terre de 1985, on a volé les fondations des démocraties latino-américaines. Seule la justice pourrait leur donner une base d’appui solide pour pouvoir se lever et marcher, mais en lieu et place de la justice nous subissons une amnésie obligatoire. De manière générale, les gouvernements civils se limitent à administrer l’injustice, annihilent tout espoir de changement, dans des pays où la démocratie politique se brise continuellement contre les murs des structures économiques et sociales ennemies de la démocratie.

 


----


Dans les années 1960 et 1970, les militaires ont attaqué le pouvoir. Pour en finir avec la corruption politique, ils ont volé beaucoup plus que les politiques, grâce aux facilités du pouvoir absolu et grâce à la productivité de leurs journées de travail, qui commençaient chaque jour très tôt, au son du clairon. Années de sang, de crasse et de peur : pour en finir avec la violence des guérillas locales et des fantômes rouges internationaux, les forces armées ont torturé, violé et assassiné autant de gens qu’elles ont pu, dans une chasse qui punit toute expression de volonté humaine de justice, aussi inoffensive qu’elle puisse paraître.

La dictature uruguayenne a beaucoup torturé et a peu tué. L’Argentine, en revanche, a pratiqué l’extermination. Mais, malgré leurs différences, les nombreuses dictatures latino-américaines de cette période ont été taillées dans la même pierre et ont travaillé à l’unisson. Quelle pierre ? A la moitié de l’année 1998, le vice-amiral Eladio Moll, qui avait été chef du renseignement du régime militaire uruguayen, a révélé que les conseillers nord-américains avaient encouragé l’élimination des subversifs, après leur avoir extorqué des informations. Le vice-amiral a été arrêté, pour délit de franchise.

Quelques mois auparavant, le capitaine Alfredo Astiz, l’un des bouchers de la dictature argentine, avait été destitué pour avoir dit la vérité : il avait déclaré que la Marine de Guerre lui avait appris à faire ce qu’il avait fait et, emporté dans un élan de suffisance professionnelle, il avait déclaré qu’il était « l’homme le mieux préparé techniquement, dans ce pays, pour tuer un politique ou un journaliste ». Ainsi, Astiz et d’autres militaires argentins étaient recherchés ou inculpés dans plusieurs pays européens, pour l’assassinat de citoyens espagnols, italiens, français et suédois, mais le crime de milliers d’argentins avait été absout par les lois d’amnistie.


----


Le diable allait affamé

Le Familier est un chien noir qui crache des flammes par la gueule et les oreilles. Ces feux se promènent, la nuit, dans les plantations de canne à sucre au Nord de l’Argentine. Le Familier travaille pour le Diable, lui donne à manger de la viande de rebelles, surveille et punit les peons agricoles du sucre. Les victimes quittent le monde sans dire au revoir.

Pendant l’hiver 1976, à l’époque de la dictature militaire, le Diable allait affamé. Dans la nuit du troisième jeudi de juillet, l’armée entra dans la raffinerie de sucre Ledesma, à Jujuy. Les soldats emmenèrent cent quarante ouvriers. Trente-trois ont disparu, on n’a jamais rien su de plus.

Les lois d’impunité semblent également taillées dans la même pierre. Les démocraties latino-américaines ont été seulement ressuscitées pour être asservies au paiement des dettes et à l’oubli des crimes. C’était comme si les gouvernements civils remerciaient les hommes en uniforme pour leur travail : la terreur militaire avait créé un climat favorable à l’investissement étranger, et avait déblayé le chemin pour que la vente des pays, au prix de la banane, se conclue impunément les années suivantes. En pleine démocratie, on a fini par renoncer à la souveraineté nationale, par trahir les droits du travail et par démanteler les services publics. Tout s’est fait, ou s’est défait, avec une relative facilité. La société qui dans les années 1980 a retrouvé ses droits civils, était vidée de ses meilleures énergies. Habituée à survivre dans le mensonge et dans la peur, elle était malade de découragement et avait besoin du souffle de vitalité créatrice que la démocratie avait promis et n’avait pas pu, ou n’avait pas su, donner.

Les gouvernements élus au suffrage universel ont identifié la justice à la vengeance et la mémoire au désordre, et ont déposé de l’eau bénite sur le front des hommes qui avaient exercé le terrorisme d’Etat. Au nom de la stabilité démocratique et de la réconciliation nationale, ils ont promulgué des lois d’impunité qui bannissaient la justice, enterraient le passé et faisaient l’éloge de l’amnésie. Quelques-unes de ces lois sont allées plus loin que tous les plus horribles précédents un peu partout dans le monde. La loi argentine d’obéissance due fut dictée en 1987 - et abrogée dix ans plus tard, lorsqu’elle n’était plus nécessaire. Dans sa soif d’absolution, la loi d’obéissance due a exonéré de toute responsabilité les militaires qui avaient exécuté des ordres. Comme il n’y avait aucun militaire qui n’accomplissait pas les ordres, ceux du sergent ou du capitaine ou du général ou de Dieu, la responsabilité pénale n’a pu être établie. Le code militaire allemand, qu’Hitler avait perfectionné au service de ses délires en 1940, avait été plus prudent : dans l’article 47 il était établi que le subordonné était responsable de ses actes « s’il savait que l’ordre du supérieur se référait à une action qui était un délit commun ou un crime militaire ».


----


La pensée vive des dictatures militaires

Pendant les récentes années de plomb, les généraux latino-américains ont pu faire enten